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Faire du temps

Crédits photo /

  • 10 / 11 / 16 / 17 / 24 / 26 / Patrick Altman
  • 1 / 3 / 5 / 7 / Martin Dufrasne
Nathalie de Blois, conservatrice de l'art actuel au Musée national des beaux-arts du Québec, m'invite à faire un projet dans une cellule de l'ancienne prison — laquelle abrite maintenant une partie du musée — sur le thème de la rencontre. L'événement sera produit par le Musée dans le cadre de la Manif d'art. Qu'est-ce qu'on rencontre d’autre dans une prison que soi-même ou que son geôlier ? L'analogie apparaît aussitôt entre le prisonnier et le retraitant, entre le repentant et le méditant, entre le bagnard et la moniale. Chacun habite sa cellule, généralement en silence, où il est reclus, l'un par la force, l'autre par la forme. L'un par punition, l'autre par dévotion. Et si le premier s'inspirait du second ? Et si le second regardait le premier ? Qu'est-ce qui les différencie ? Ultimement, ne sommes-nous pas tous les prisonniers de notre propre esprit ? Ne sommes-nous pas tous des condamnés à mort ? C'est ce que le méditant découvre sinplement au fur et à mesure qu'il approfondit sa quête : apprendre à mourir. Il s'est agi tout simplement d'utiliser le contexte qu'offre la prison, souvent jouxté à la vision duelle victime/bourreau, crime/châtiment, pour observer de plus près les conditions que nous décrétons nous-mêmes au sein de notre propre système intérieur, soit en jugeant les autres (justice, peine, procès), soit en nous condamnant nous-mêmes (peur, culpabilité, espoirs). Aussi, comment utiliser ce « patrimoine immatériel » (J. Porter) que représente la souffrance des hommes et des femmes qui ont séjourné dans cet espace et le transformer en œuvre d'art vivante ? Certaines personnes ont peut-être découvert cet atelier intérieur pendant leur réclusion à Québec. Peut-être en sont-elles sorties transformées. Le projet a donc consisté en une occupation de l'espace du Bloc 6 de l'ancienne prison (qui était jadis réservé aux condamnés à mort) en y passant sept heures par jour, quatre jours par semaine, enfermée à clef, seule en matinée, puis avec des inconnus en après-midi. Seule pour dessiner et écrire, en duo pour discuter et peut-être aussi pour dessiner et méditer. Mais, dans les deux cas, pour approcher et observer directement la vie des pensées intérieures, celles qui nous capturent et nous enferment dans nos vues étroites : peurs, espoirs, inquiétudes, doutes, projections, etc. Changer le système carcéral intérieur. Il est dit que nous sommes assaillis par 60 000 pensées chaque jour. C'est sur cette matière que nous méditons. C'est de cette matière qu’est construite notre prison. Le cœur du projet est d'interroger les notions d'enfermement et d'isolement évoquées par l'espace de la prison en les déplaçant dans le champ de l'expérience existentielle intérieure. En effet, nul besoin d'être physiquement emprisonné pour sentir parfois l'exiguïté de notre monde intérieur, ni d'être libre pour, au contraire, jouir de la vastitude de son royaume. Comment passer de la prison intérieure à l'atelier intérieur ? Comment se libérer de nos illusions ? Comment briser les lourdes chaînes qui ne rattachent qu'à soi-même et à son esprit-geôlier. La nature de l'occupation est conçue comme celle d'une résidence par exemple, et le type de projet mené réfère à l'art action (ou performance) dans la mesure où il est principalement question de créer une action/situation au lieu d'un objet. Cela dit, des objets ont été apportés sur le site et ont aussi été produits pendant la résidence. La cellule contient donc aussi une installation de sculptures, dessins et objets. Le grand mur à droite de l'entrée du bloc a été utilisé pour consigner graphiquement directement sur sa surface des traces et/ou des consignes sur le projet. C'est un grand dessin ou schéma qui expose les thèmes de l'occupation. Plusieurs éléments ont été laissés en place et restent visibles pendant mes périodes d'absence afin que le projet demeure vivant et pour que les visiteurs puissent avoir un contact avec l'œuvre, sa nature et son processus. Le séjour dans la cellule m'a amenée à faire du dessin à plusieurs reprises, seule ou avec mes invités. Les dessins se présentent en série : des dessins en duo avec mes invités dans des cahiers (il est captivant de voir comment chaque personne m'influence totalement), des dessins au café (substance que je consomme avec grand plaisir et dont j'économise ici les rations pour en faire un matériau), dessins respirés (je laisse mon souflle porter le trait de crayon) et dessins mouillés (je joue avec le phénomène captivant de la capillarité. Du cinéma en direct sur papier). Les visiteurs pouvaient aussi occuper la cellule seuls pendant mon absence.